Je suis assis en tailleur au pied de la chaine hi-fi, qui s'élance vers le plafond comme une tour gris acier. Je me suis mis bien au milieu, entre les deux enceintes noires. Dans le reflet de la vitre du compartiment où l'on range les 33 tours, un petit garçon à la tignasse brune me fait face. Il serre dans ses mains la pochette vide d'un 45 tours. Je l'ignore et replonge dans le mystère qui m'occupe depuis quelques jours, depuis que j'ai le ChristopheAlinedroit de mettre tout seul les disques, en montant sur le bras mou du fauteuil. Depuis que des histoires sortent des enceintes. Celle du monsieur sur la pochette me fait un peu bizarre à chaque fois que je l'entends. Ce monsieur, avec sa chemise à carreaux et ses yeux inquiets, il raconte qu'il dessine dans le sable. Donc, il est à la plage. Il devrait être content. C'est bien, la plage. Mais non. Apparemment, il dit qu'il est triste. Il parle d'une fille qui lui souriait, mais ça le rend malheureux de repenser à cette fille, parce qu'elle est partie tellement loin qu'il est obligé de crier pour qu'elle l'entende. Pourtant, c'est même pas sûr qu'elle revienne, même en criant, que je me dis, un peu ratatiné contre la chaine hi-fi. Et je remets le disque parce que c'est comme si j'aimais bien être triste avec le monsieur. C'est bizarre, hein ?

La semaine de vacances se poursuit et chaque matin je réécoute encore et encore la chanson, pour l'histoire, mais aussi pour le roulement de batterie du début, les violons qui font doucement vibrer mon ventre, et j'en conclus que mon copain triste n'a pas tout raté dans sa vie vu qu'il est quand même super doué de ses mains. Parce que réussir à dessiner le visage d'une fille dans le sable, c'est pas donné à tout le monde. En passant dans le salon, ma mère me regarde et sourit. Je lui rend son sourire. Je crois qu'elle aime bien la chanson, elle aussi.

25 ans plus tard, je réalise que le monsieur, que j'appelle maintenant par son prénom quand je parle de lui, a beaucoup d'autres copains, heureux d'être un peu tristes à cause de avec lui. La salle est pleine mais le monsieur qui était sur la pochette n'a jamais autant respiré la solitude. Il trône sur scène comme un lion un peu las, en moustache et crinière blanche, pas très grand, juché sur un escabeau. Elégant dans le halo bleuté des projecteurs. Je suis un peu ému de nous avoir réunis, lui, ma mère et moi, même si on n'est pas tout seuls. On a attendu sans impatience la fin du concert pour qu'il nous raconte encore l'histoire avec cette fille. Et il l'a racontée.

A la sortie, on ne s'est pas souri tout de suite, avec ma mère. Nos regards posés sur le trottoir étaient à la fois sereins et un peu perdus, quand on marchait côte à côte pour rentrer. On repensait à ce long moment passé avec lui.

Trois heures de spectacle qui m'ont convaincu d'un truc pour toujours : si les larmes sont salées, c'est à cause de la plage et à cause d'Aline.

christophe_310