Fruits_de_mer

Je l'entendais encore, ce collègue de boulot, sûr de son diagnostic : "Aaaah mais tu vas voir ! L'air de la mer, les gamins, ça les calme direct, ou ça les rend hystériques. C'est tout l'un ou tout l'autre".
Bon. Trois semaines après la proclamation de ces propos d'expert, loin des moquettes bleu nuit du groupe de presse qui m'emploie, à des années-lumière des fontaines à eau et de leurs gobelets dix fois tripotés par d'autres avant de servir, je foulais avec Ma Moitié et La Petite un revêtement plus naturel (le plancher craquant d'une terrasse) et adoptais des breuvages plus souriants (une troisième bolée de cidre).

En clair, plan crêperie au bout d'une plage de galets rincée par des flots énervés. Galette complète andouille nickel. Mais pas de crêpe dessert afin de "garder de la place" : Ma Douce et moi, en bon parigots qui nous respectons, avions tenu à perpétuer la tradition instaurée entre nous à chaque arrivée en bord de mer et qui dit "vas-y aboule ton vieux plateau de fruits de mer fais pas ta pute". Réservation était faite pour le soir au restaurant de notre hôtel. En attendant, les minutes se diluaient dans l'océan. Au loin sur le sable gris, des surfeurs en combinaison tentaient d'apprivoiser des vagues grises qui n'en avaient rien à foutre d'eux. Le ressac ramenait nos buveurs de tasse par la peau du cul sur les galets, invariablement. Mais les mecs recommençaient. Vu d'hélicoptère, ça devait ressembler à une manif d'insectes obstinés en laboratoire. La plupart des sports me font penser à ça. Mais là n'est pas la question donc j'ai déporté mon regard vers la poussette de La Petite, accolée à notre table. Elle somnolait pépère. L'air de la mer, forcément. Bref, c'était les vacances. Ce soir, ce serait dîner en amoureux.

Diner

Une balade et une douche plus tard à l'hôtel, revigorés par les embruns et par un épisode assez pourri d'Un dîner presque parfait (où l'un des candidats, sans doute très atteint, refourguait des ENDIVES de l'apéro jusqu'au dessert), on s'est dit qu'on allait pas tarder. Sur notre lit, la petite suçotait la télécommande en l'agrippant de ses petits doigts. Son premier zapping. Zzzap, les endives. Zzzap, les infos sur iTélé. Zzzap, Patrick Sabatier sur France 2 dans un jeu intense où il faut deviner des mots. Et là, effroi ou lassitude, la mini-zappeuse hoquète pour se chauffer dix secondes puis HUUUUUUURLE à en faire péter les murs humides Bretagne de merde de la chambre. Ouille. Je lâche mon stick de déo Roc, enfile une chemise et propose de la mettre ("comme ça ce sera fait") dans sa poussette. Erreur. Les pleurs redoublent. Il faut agir. Je me glisse dans mes pompes et sors sur la terrasse pour promener La Furie tandis que Ma Douce cherche son vernis à ongle Dior fuschia. Cinq minutes. Dix minutes. La Petite pleure encore. J'en profite pour me demander si les mecs de Dior ne se sont pas inspirés d'un visage de bébé ulcéré pour pondre leur fuschia, tiens. Coup d'oeil à Mac_Larenla montre : 19 h 23. Dans sept minutes, elle est sensée ne plus moufter pour notre arrivée au resto. J'entame mon vingt-deuxième aller-retour lorsque le miracle se produit enfin. Quelques hoquets fatigués signalent qu'elle décélère. Puis capitule. Je repense à la prophétie de mon collègue et j'ai des envies de meurtre. Il est 19 h 32. A tous les coups, ils vont faire sauter notre réservation. On est pas à Paris, figure-toi, et le "quart d'heure parisien", c'est à dire être à la bourre tout en étant à l'heure, ici, ils doivent le jeter dans la benne avec les coquilles d'huître. On descend au resto dare-dare. Pourvu que La Petite ne nous joue pas le deuxième mouvement de sa symphonie rock, sinon je suis bon pour aller chercher des pizzas et des bières au bourg d'à côté, à dix minutes en bagnole. Sourires forcés à la maître-d'hôtel, donc.

-Bonsoiiir, chambre 212, nous avons une réservation...   

-Ah, mais je vois qu'il y a une poussette... Mmmh... Ce n'était pas précisé, ça ?

-Euh... Votre collègue, celle qui nous a conduit à notre chambre, a bien vu que nous avions un bébé... Euh... Je...

-C'est bon, suivez-moi, on va s'arranger.

Là, La Petite a étouffé un sanglot qui venait de loin et je me suis senti serrer les fesses assez fort.

Elle nous a finalement placés en milieu de salle en ôtant la chaise jouxtant la mienne pour que je puisse placer la poussette. Adieu la baie vitrée initialement préemptée, mais bon... Ce fut alors le cas de conscience des vacances. Menu du Capitaine ou pas ? Je précise : le Menu du Capitaine que nous avions repéré dès notre arrivée sur le menu affiché dehors comporte une entrée, un plat, un feuilleté au fromage ET un dessert qu'il faut commander dès le début du repas. En clair, si La Petite replonge dans ses vocalises dans le quart d'heure, au milieu du décortiquage des langoustines, on est mal de chez mal. Mort, le dîner.

Aussi joueurs qu'un candidat face à la question à 100 000 euros de Qui veut gagner des millions ?, on a commandé deux menus du Capitaine - sans utiliser le moindre joker. Huîtres, langoustines, bar rôti, feuilleté au fromage et coulant au chocolat, le tout escorté d'un Pouilly Fumé pas trop mal. Dur de gober nos coquillages et crustacés sans trembler. Dur d'entamer une conversation construite et détendue. Une vingtaine de paire d'yeux scrutaient la Mac Laren de Notre Rejetonne avec plus ou moins de bienveillance. Autour de nous, que des discussions feutrées, compassées, que les couples aient la trentaine ou soixante-dix ans. Manquait plus que la distribution de mules fourrées en synthétique à l'entrée et Louis La Brocante en fond sonore. Mais on a fFoucaultini par respirer un peu. La Petite, en effet, semblait enfin libérérée de son trop-plein d'iode Bretagne de merde. Comme elle était à côté de moi, j'ai même remarqué que ses babillages m'étaient directement adressés ! Elle me couvait du regard, m'enveloppait de sourires subtils que je ne lui connaissais pas. Le tête-à-tête, le plan love, n'était pas celui prévu, mais une opération séduction entre la fille et le père...

-Je ne suis pas jalouse, rassure-toi, a pacifié Ma Sublime Moitié, sur un ton Casque bleu.

Le repas s'est délouré sans heurts. Longuement. A coups de lampées de vin blanc. Un bon gros repas copieux genre IVe République, où tu sors grave balloné repu. Ma Fille n'a cessé ses oeillades et ses cui-cuis. Aller au resto avec un gosse ? Mais bien sûr qu'on ne le refera pas de sitôt, autant jouer à la roulette russe avec six balles dans le chargeur que c'est faisable.

On est sortis fiers mais encore un peu fébriles, sous les vivats mous et postillonnants des retraités du coin dînant à côté de nous. Une tablée de huit. Comment je le sais, que c'était des retraités du coin ? Ils ont tous commandé de la viande.